Reflections sur la Joie

{La joie est une qualité naturelle de l’être. Elle diffère du bonheur : elle est plus profonde et plus durable. Les nourrissons et les jeunes enfants, lorsqu’ils ne sont pas en détresse, sont naturellement joyeux. Pour les adultes, lorsqu’ils ne sont pas désorientés, le simple fait d’être reconnaissant envers la vie est source de joie. Pour en savoir plus, voir ci-dessous…}

Deux types de joie

« Gardez toujours un esprit joyeux. » — Devise du Lojong, bouddhisme tibétain

Ce slogan est facilement mal compris. Il ne s’agit pas d’un appel à être heureux tout le temps ni à ignorer la souffrance — la nôtre ou celle du monde. Que signifie réellement « garder un esprit joyeux » ?

Il est utile de distinguer deux types de joie : la joie que l’on ressent lorsque la vie va bien, et la joie accessible même dans les moments difficiles.

La première est la joie de profiter de la vie. Elle recoupe étroitement le bonheur. Lorsque notre expérience correspond à nos préférences — lorsque nous obtenons ce que nous voulons —, la joie vient souvent facilement. Je dis « souvent » car même lorsque la vie nous sourit, nous pouvons saper notre joie en en voulant toujours plus ou en comparant le moment présent à un moment imaginaire que nous estimons meilleur. Pourtant, la plupart d’entre nous reconnaissons la joie de profiter de la vie : un sentiment ample, exaltant, parfois exubérant, que « la vie est belle ».

« Soyez joyeux, même si vous avez pris en compte tous les faits. » — Wendell Berry, poète

Lorsque nous avons « pris en compte tous les faits », il y a toujours des raisons d’être découragés ; il y a tant de souffrance dans notre monde commun. Le deuxième type de joie est plus subtil et tout aussi important. C’est la joie de la présence — celle qui est accessible même dans les moments difficiles. Cette joie surgit lorsque nous cessons de comparer le présent à d’autres possibilités et que nous nous reposons plutôt sur ce qui est vivant dans l’instant. Cette joie vient du sentiment d’être entier et connecté à la vie, même lorsque la situation semble difficile. Nous avons la confiance et la foi que la vie s’épanouit vers plus de vie et que nous faisons partie de cet épanouissement. Même lorsque les faits sont actuellement décourageants, nous savons au plus profond de nous, de manière incarnée, que l’hiver mène immanquablement au printemps.

Souvent, cela commence par prendre brièvement du recul par rapport à ce qui ne va pas et remarquer quelque chose — n’importe quoi — que nous pouvons sincèrement apprécier. Apprendre à faire une pause et à remarquer les pensées inutiles que nous générons peut nous aider à revenir à qui nous sommes sans ce problème.

Mais qu’en est-il lorsque nous sommes profondément troublés ? Dans les moments de douleur intense ou d’inquiétude extrême, espérer de la joie n’est ni utile ni honnête. Il n’est pas possible de forcer la joie. Il est sage de ressentir notre détresse, d’être en présence de la vérité — sans la combattre. Lorsque cela n’est pas possible, nous pouvons accepter que la douleur soit tout simplement trop forte. Résister temporairement à « ce qui est » peut même être source de vie. La colère est plus saine que la résignation.

Notre expérience vécue est façonnée par la manière dont nous orientons notre attention. En nous tournant vers des sensations neutres ou agréables — telles que notre respiration, le soutien de la terre, une couleur, le sourire d’un ami ou une texture réconfortante —, nous pouvons sortir de nos pensées et entrer dans la présence. La joie est notre point d’ancrage — quelque chose qui revient lorsque les pensées et les sentiments pénibles s’estompent. Ce n’est pas de l’évitement ; c’est une autorégulation saine.

Le monde ne tire aucun bénéfice de notre anxiété ou de notre peur constantes. Ces états font partie de la condition humaine, mais ils ne doivent pas nécessairement nous définir. Certains d’entre nous croient qu’il est cruel ou immoral de ressentir de la joie alors que d’autres souffrent. Remettre en question cette croyance peut être libérateur. Assumer la responsabilité de notre attention est la clé de la liberté et de la joie.

La joie, en ce sens, est une qualité inhérente à l’êtreQuand elle n’est pas au premier plan, elle attend patiemment en arrière-plan. Un enfant en bonne santé retrouve naturellement la joie une fois que la détresse passagère s’est dissipée. Il en va de même pour les adultes qui restent connectés à la vie.

Une compréhension plus profonde

L’impermanence est un enseignement central du Bouddha. Paradoxalement, reconnaître que rien ne dure peut être libérateur. Cette prise de conscience doit être ressentie et incarnée, et pas seulement comprise intellectuellement.

Lorsque nous assimilons véritablement l’impermanence, nos joies s’approfondissent et nos difficultés s’atténuent. Savoir qu’une fleur va se faner la rend plus précieuse que la plus belle des fleurs artificielles. Se rappeler que tous ceux que nous aimons mourront — avant nous ou après nous — peut approfondir notre appréciation du temps que nous partageons.

Lorsque nous sommes en détresse, se rappeler que cela aussi passera peut adoucir notre expérience. Nous pouvons reconnaître la douleur et le chagrin tout en nous tournant vers quelque chose qui touche le cœur. Même dans les moments sombres, une forme de beauté subsiste — si nous sommes prêts à la recevoir.

La présence et l’impermanence nous invitent à nous ouvrir à la réalité de nos vies éphémères. L’un des bienfaits de la méditation est d’apprendre à remarquer les petites merveilles qui surgissent à chaque instant. Parfois, nous serons submergés par la perte, le chagrin ou la destructivité que nous voyons dans le monde. Et pourtant, sans déni, nous pouvons rester ouverts à la constante sérénité des offrandes de la vie.

Défendre la joie naturelle d’être en vie est un cadeau — pour nous-mêmes, pour les autres et pour le monde. Collectivement, nous en avons besoin aujourd’hui plus que jamais.

« Offrez un esprit de joie. » — Dōgen, maître zen du XIIIe siècle